Burundi acte II : que les plus clairs gagnent !

Jan 2009
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par Franck Petit, formateur BBC WST

Ils étaient dix stagiaires, sélectionnés parmi les vingt ayant suivi la formation plus théorique de juillet. Avec pour leitmotiv un journalisme clair, proche des gens, apte à rendre compte de façon vivante de l’actualité de la justice dite « transitionnelle ». Ils ont participé en décembre à Bujumbura au deuxième volet de la formation Communiquer sur la justice. Jean-Michel de BBC Afrique, Franck d’International Justice Tribune et Moise de l’Association burundaise des journalistes, animaient ce stage orienté sur la pratique.

Franck et Floride lors d'une séance de formation.
Bujumbura, Burundi, décembre 2008.
Photo © BBC World Service Trust

Floride, trois enfants, mariée à un pharmacien, s’occupe de la rubrique Environnement au quotidien Le Renouveau. Elle aime son métier, la natation et la danse moderne. Les larmes lui sont montées aux yeux lorsque, le dernier jour de la formation, elle a reçu le prix de la presse, un ordinateur portable. Satisfaite… et soulagée, car sa fille de 18 ans lui avait bien dit de ne pas rentrer bredouille !

Après l’accord du 4 décembre entre le gouvernement burundais et le dernier mouvement rebelle FNL, Floride s’était posé la question suivante : « L’accord de paix signé, les déplacés vont-ils rentrer ? » Ils étaient près de 117.000 en 2005, selon le Haut Commissariat aux réfugiés, et la grande majorité d’entre eux hésitent toujours à rentrer sur leurs terres d’origine. Ceux que Floride a rencontrés dans un quartier de la capitale, Bujumbura, où 690 familles logent dans des « maisons entourées de jolies cultures de maïs », n’ont, disent-ils, aucune intention de retourner chez eux « tant que ceux qui ont tué leurs parents, leurs frères et leurs sœurs n’auront pas été traduits en justice ».

Coloré, rythmé par des témoignages et servi par une prise de notes précise, vivant, le reportage de Floride donne aussi au lecteur, sans l’ennuyer, des chiffres, des informations essentielles. Des personnalités clés donnent des réponses claires à la question qu’elle a posée. « Personnellement, je suis pessimiste en ce qui concerne la mise en application de cet accord, confiait le gouverneur de la province de Bujumbura. « Je ne peux pas inviter les déplacés à rentrer. » Une crainte plutôt renforcée lorsque le porte-parole du FNL précise sans ambages : « En signant cet accord, on voulait participer aux élections de 2010. » La paix sur les collines n’étant pas encore la priorité, les déplacés auraient sans doute tort de se précipiter.

Le viol, une arme de guerre ?

Daniella aura son troisième enfant dans un mois, mais elle n’a mis entre parenthèses ni son émission hebdomadaire sur la radio privée Isanganiro, ni son sourire et son souci de donner le meilleur d’elle-même durant la formation. Son reportage avait l’ambition de répondre à une question encore peu traitée dans ce pays : « Le viol a-t-il été une arme de guerre au Burundi ? » Il a été plébiscité par le jury du public, constitué de cinq auditeurs choisis au hasard (un chauffeur, une psychologue, un étudiant, un employé de banque, une éducatrice), par le jury des professionnels, qui rassemblait les trois formateurs et deux spécialistes locales des questions de droits de l’homme et de justice transitionnelle, et par les stagiaires eux-mêmes, qui avaient été invités à voter pour leurs collègues.

La question ouverte par Daniella sur ce sujet sensible est lancée par des témoignages forts. « Ils le faisaient sans pitié, dit une femme, ils le faisaient comme pour tuer, pour que j’en finisse avec la vie. Imagine trois hommes en même temps sur quelqu’un… tu ne peux plus redevenir quelqu’un. » Elle donne ensuite la parole à une femme qui porte, dans les quartiers Nord de Bujumbura, la parole de ces victimes : « C’était fréquent », dénonce-t-elle, « parce que dans une semaine tu ne trouvais pas moins de trois ou quatre victimes, dont même des enfants et des garçons. […] C’était comme si c’était une guerre dans une autre guerre. Je ne dirais pas que c’était une arme simple, c’était une bombe. »

Soucieuse d’équilibrer les points de vue, Daniella tend son micro à un défenseur des droits de l’homme, plus circonspect : « Pour dire que tel crime a été pris comme une arme de guerre, il faut qu’il y ait une attaque généralisée et que le commandement ait donné ordre d’utiliser le viol. Il y a eu des attaques, des violences sexuelles certes, abominables, mais on n’a pas eu d’informations qui nous montrent que le viol a été utilisé comme arme de guerre. » D’autres témoins et quelques experts s’expriment dans ce reportage de 10 minutes, qui semblent tous avoir été choisis pour leur capacité à s’exprimer clairement et simplement. Autre grande qualité de ce reportage : la journaliste reste neutre et laisse jusqu’à la fin grand ouverte… la question qu’elle a ouverte.

Dernier reportage primé, celui de Gorgon, rédacteur en chef d’une nouvelle station privée, Radio Rema. Un prix spécial lui a été décerné, car les trois jurys constitués (public, professionnels et stagiaires) l’avaient obstinément désigné deuxième. Son reportage, en prise comme celui de Floride avec l’actualité la plus récente de l’accord passé entre le gouvernement et le FNL, posait une question un brin provocatrice : « Les prisonniers politiques du FNL passeront-ils Noël en famille ? » Quelques chiffres clairs, des témoignages vivants, un « son » de la médiation sud-africaine expliquant l’accord et une chute ouvrant le débat aux libérations d’autres prisonniers politiques lui ont valu ce prix.

Cette formation en deux volets a été organisée au Burundi dans un contexte où le gouvernement et les Nations unies négocient de longue date la mise en place d’une commission vérité et d’un tribunal spécial. Prévus par les accords de paix signés à Arusha en août 2000, ils sont jusqu’à présent restés lettres mortes. Mais début 2009, la population doit être consultée sur ces deux mécanismes. Une étude publiée peu après la formation par le BBC World Service Trust et Search for Common Ground indique cependant que seulement « 44 % des sondés ont entendu parler de ses consultations nationales ». Il reste donc du pain sur la planche aux journalistes pour « rendre concrètes ces questions complexes afin qu’elles puissent être comprises par tout le monde », souligne Julia Crawford, directrice du programme Communiquer sur la justice.