Ona mona kinyumba, mona mpe ndoki(*)
par Emmanuel Chicon, formateur BBC WST
Kinshasa, RD Congo, novembre 2008 -- A mon départ de France, le Congo était à nouveau sous le feu...de l’actualité. Des images de « cohortes de réfugiés fuyant les combats », autant d’icônes
Compliqué, dans ces conditions, de venir parler à nouveau de justice transitionnelle dans un pays où la violence semble encore le seul mode crédible de régulation des confits – d’intérêts. A la descente de l’avion, un air célèbre flotte dans l’atmosphère de Ndjili qui a perdu ses allures de ruche fiévreuse : Kinshasa mboka ya makambo (traduction approximative : « une ville de problèmes »), comme le chantait l’homme à la casquette, Franco Luambo Makiadi – dit Franco – et son OK Jazz…au XXe siècle.

Justice". Kinshasa, novembre 2008.
Photo © BBC World Service Trust
Après quelques exercices journalistiques de remise en jambes, les voilà, « sœur » Joséphine (Radio Mboboto/Isiro), Jolie-Laure (Okapi Kinshasa), Kiza (Radio Le Messager du peuple, Uvira), Henriette (Radio Télévision Amazone (RTA), Kananga), Miphy (Agence de presse congolaise/Kinshasa), Patrick (Groupe Le Potentiel-Télé 7/Kinshasa), Désiré (Le Phare/Kinshasa) et Ewing (SCG/Bukavu), prêts à affronter le réel congolais. Première conférence de rédaction : chacun(e) met sur la table un sujet.
La qualité des approches et la diversité des thèmes abordés frappent d’emblée : la LRA ougandaise qui reprend du service en Province orientale, la coopération en berne entre la CPI et les autorités congolaises, la réforme du secteur judiciaire, la réinsertion des ex-enfants soldats, la relecture d’un procès qui fit date dans les annales des tribunaux locaux (Songo-Mboyo, 2006), les débats que provoquent celui qui s’ouvrira peut-être prochainement contre le « chairman » Bemba, la perspective d’une nouvelle commission vérité et réconciliation pour tenter de trouver un récit commun sur les horreurs passées, et Taylor qui viendra bientôt raconter celles qui se déroulent aujourd’hui au Nord-Kivu : la parole circule, librement, les angles s’aiguisent, les Kinois mettent volontiers à la disposition de leurs confrères « de l’intérieur » leurs carnets d’adresses : cette formation pratique commence on ne peut mieux. Nous fonctionnons comme une rédaction à part entière, autonome, enthousiaste et qui peut se permettre un luxe rare : le temps.
Castings établis, recharges de téléphones distribuées, contacts pris, rendez-vous fixés, il faut maintenant passer à la phase de réalisation. Nous nous éparpillons aux quatre coins de la ville-tentacule pour capter des paroles neuves, des songi songi ou de la langue de bois, car en RDC comme ailleurs, libanda ezali kati té (littéralement, « l’intérieur n’est pas l’extérieur »). Il faut éviter quelques léopards, avaler des boas, conjurer les lapins, se faire « cascadeur » : le reportage de terrain à Kinshasa convoque tout un bestiaire auquel sont peu habitués les journalistes occidentaux : asymétrie en acte du devoir/droit d’informer honnêtement ses concitoyens dans les conditions qui sont celles du Congo, où l’accès aux sources demeure une lutte quotidienne.
La patience et la persévérance donnent souvent des résultats, la chance (provoquée) est un allié précieux : une matinée passée au Palais de justice laisse pantois sur l’état de dénuement du 3e pouvoir ici ; quarante cinq minutes en tête-à-tête micro en main avec Mme Mujinga, formidable juge du tribunal de grande instance Kinshasa-Matete et c’est tout le désarroi des magistrats qui vient s’incarner dans cette voix puissante et passionnée ; une communication téléphonique avec le responsable de la société civile et un déplacé du territoire de Dungu où sévit la LRA, et voilà que surgit entre nos deux oreilles une autre réalité laissée dans l’ombre ; mboka ya makambo…
Les logiciels de montage tournent à plein régime, puis vient le temps des relectures d’articles, le bouclage est pour demain. Ultimes ajustements et mixages, l’équipe est prête pour la séance du lendemain, où chacun lira ou écoutera les travaux de ses consoeurs/confrères avant un ultime tour de table. Malheureusement, samedi 22 novembre, au matin, la profession est en deuil. La veille, le journaliste de Radio Okapi basé à Bukavu, Didace Namujimbo, a été abattu d'une balle à la tête par des inconnus. Moins de deux ans après son confrère Serge Maheshe assassiné en juin 2007 dans des conditions similaires (jamais établies avec certitude, le procès ayant été bâclé)…Les stagiaires accusent le coup, désemparés devant un acte qui vient brutalement nous rappeler à tous que l’exercice du droit d’informer librement peut, aujourd’hui encore, être mortel, en RDC. A ce moment précis, plus qu’à aucun autre au cours de cette formation, les journalistes présent(e)s ont le sentiment qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se serrer les coudes parce qu’ils partagent une égale condition : la vulnérabilité. La remise des prix pour le concours que nous avions organisée au sein du BBC WST, point d’orgue joyeux de ces dix jours intensifs, apparaissait soudain décalée, sinon hors sujet. Au-delà des récompenses (finalement attribuées à Joséphine Kabudri Dossine de Radio Mboboto, Désiré Kazadi Mpoyi du Phare et Jolie-Laure Mbalivoto de Radio Okapi), les journalistes congolais(e)s qui ont suivi cette formation sont repartis avec une certitude : celle de faire partie d’une communauté – d’intérêts et de compétences – qui contribuera, dans un domaine précis, à remettre ce pays debout. Ce n’est néanmoins pas à un journaliste que reviendra la conclusion de cette histoire, mais à un plasticien kinois, Kura Shomali, qui écrivait récemment à propos de son travail : « La ville est grande, la vie plutôt courte ici. Je continue. »
(*) Si tu découvres le mauvais esprit, découvre aussi le sorcier. Proverbe judiciaire kongo tirés du livre « Droit coutumier africain, proverbes judiciaires kongo » de C. Bakwa et A. Ryckmans, Editions L'Harmattan, 1993 / Editions Aequatoria (Kinshasa).
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